Wolfgang et Frank sont, physiquement, comme le jour et la nuit: Wolfgang, tout en cheveux bruns et barbe brune à la 68. Des cheveux jusqu'aux épaules mais toujours propres. Frank, yeux bleus
et cheveux blonds cendrés, ressemble au charmeur qu'il est, de toutes les façons.
Cependant, ils ont les mêmes habitudes: Ils fument comme des cheminées, toujours des brunes. Ils parlent de façon inaudible, n’articulant jamais, parlant très vite et à voix trop basse. Leur
diction est déplorable. Comprend qui peut. Ils ne font aucun effort pour faciliter la vie des autres. L’essentiel, c’est qu’ils se comprennent, eux, et tant pis pour nous. Autre caractère
commun d’importance, ce sont de grands bosseurs.
Wolfgang est responsable du marketing. Frank s’occupe de toute la partie technique. Ils oeuvrent inlassablement pendant deux ans. Puis il faut faire appel à du personnel. Bernd est le tout
premier employé. Il quitte au bout d’un an pour cause de déménagement et Charles le remplace.
La firme grandit peu à peu. Il faut plus d’espace. De l’argent rentre. SOFT-RESEARCH peut et doit déménager.
- Karl-Theodor Strasse
- Horn Strasse
- Rheinstrasse
Nos deux associés travaillent d’arrache-pied et concoctent des potions tellement magiques qu’elles leur fait gagner un beau diplôme.
Les clients potentiels commencent alors à faire chauffer le téléphone. Ils veulent tous le logiciel du tonnerre. Il faut encore embaucher: Edith, Deas, Gerhard. Et après? Encore embaucher. De
2 à 100. Il n’est plus possible de se rappeler exactement, de tête, l’ordre des embauches et le nom de tous les embauchés.
Je monte dans le train à Leopold Strasse. Et c’est ainsi que je peux voir, en outsider, à quoi ressemblent les autres stations:
- Leopold Strasse
- Haimhauser Strasse
- Osterwald Strasse
- Kirchen Strasse
Pendant ce temps, les filiales se multiplient à travers l’Allemagne. Soucieux de servir toujours mieux leurs clients, SOFT-RESEARCH se trouve des places stratégiques: Berlin, Dresden, Erfurt,
Frankfurt/Main, Hamburg, Stuttgart.
Pour Wolfgang, la beauté d'un lieu de travail influe beaucoup sur la productivité. L'environnement joue un rôle très important sur le moral des troupes. Ce qu'il avait mis sur pied était
tellement beau à voir que l'on se serait cru dans une société qui vend de la cosmétique, de la mode.
S’ils travaillent beaucoup, ils font aussi beaucoup la fête. Wolfgang se fait fort d’organiser des fêtes et de les intégrer dans la vie de l’entreprise pour la joie de tout le monde.
Osterwald Strasse voit aussi des tournages de film où les employés servent de figurants. Des photographes viennent faire leurs photos de mode dans les locaux de la société. Même Siemens y a
fait des photos de pub !
Tous les employés travaillent dans la même immense salle. Aucune cloison, aucun mur les sépare. Seuls, ceux qui travaillent dans le magasin sont séparés des autres, logistique oblige.
Ils sont 60 dans la maison mère à occuper les 800 m2 de Osterwald Str. C’est beau. Vraiment beau. C’était une fabrique désaffectée. Wolfgang est capable de visions. Il voit tout de suite ce
qu’il peut faire surgir de l’endroit. Mais un architecte expérimenté est résolument contre: ‘Impossible, que celui-ci dit. Pas faisable. C’est complètement fou.’ Et il se retire du projet.
Wolfgang trouve un autre architecte qui accepte de lui dessiner les plans puisqu'il ne sait pas le faire.
Un truc superbe sort de terre. A deux minutes du Jardin Anglais. Avec un vrai cuisinier rien que pour eux, alors qu’il y a une cantine pour tout le complexe industriel (SR n'en est qu’une
partie). Il y a un bar spacieux dedans. Avec un jukebox et une chaîne hifi. Un grand frigidaire avec une porte vitrée pour le remplir à temps, sinon, tout le monde meurt de soif. Une cuisine
moderne et spacieuse. Des douches pour ceux qui vont jouer au tennis ou qui viennent de la salle de gym. C’est permis s’il n’y a pas le feu côté boulot. Tout a été conçu pour le travail et la
décompression.
Le poids lourd est donné à la culture. Les vernissages, les installations et les soirées littéraires ont beaucoup de succès. Des grands noms se relaient. Des noms que vous avez certainement
entendus, lus ou même vus à la TV:
Allen Ginsberg,
Heiner
Müller,
T. Coraghessan Boyle,
Helge Schneider,
Ernst Kahl,
Harry Rowohlt,
Wolfgang Flatz,
Senta Berger,
Marianne Sägebrecht, Michael Heininger... en tout, près de 150 manifestations culturelles pour lesquelles le journal munichois
Abendzeitung décerne une magnifique étoile à SOFT-RESEARCH.
Il est difficile de s'ennuyer dans les murs de cette entreprise. On ne manque de rien. Le grand manitou s'occupe de tout.
Les fêtes se multiplient. Après le travail (officiellement 9h-17h), le décapsuleur se met en action. Les boissons sont gratuites. Il y a diverses marques de bière, des boissons gazeuses, du
vin, des alcools forts. Malgré la présence d'une chaîne hifi de compétition, le jukebox a la préférence. Les pièces de monnaie qui y insérées serviront à financer la prochaine java. Les gens
restent souvent jusqu’à 3 ou 4h du matin. C’est leur bar. Ils peuvent donc rester tant qu’ils veulent. Il suffit de deux personnes et la soirée démarre. D’autres employés, qui étaient rentrés
à la maison pour dire bonjour chez eux, reviennent un peu plus tard et passent une partie de la nuit avec les déjà présents.
A n'importe quelle adresse de cette entreprise, c’est tous les jours portes ouvertes. Des mamans viennent avec landaux, enfants et chiens passer saluer leurs époux et pères. Des copines
viennent rendre visite leurs copains ou copines. Il y a toujours du passage.
Abou, du Niger, considère que la firme, c’est chez lui. Il connaît bien Wolfgang qui le laisse entrer et sortir comme ça lui chante. D’ailleurs, c’est le numéro de téléphone de la firme
qu’Abou donne à ses connaissances comme étant son numéro personnel. Un autre Africain, amené par Abou, a tapé toute sa thèse de doctorat sur une machine de SR.
Les employés qui viennent d’autres sociétés et qui ne connaissent pas encore la philosophie de la boîte sont toujours désarçonnés au début par tout ce qu’ils voient. A commencer par les
cartes de visite. Il n’y a aucun titre sur les cartes de visite. Y figurent juste le nom de l’employé, le logo et l’adresse de la firme. C'est valable pour tout le monde. Comment savoir qui
est le chef programmeur et qui est le magasinier? Il faudra qu’ils s’y habituent. Ceux qui y entrent sans avoir encore connu le monde du travail (les tout jeunes donc) s’imaginent que c’est
partout pareil. Au bout de quelques années, ils quittent pour explorer. Ils s'aperçoivent alors que tout n'est pas pareil sous le soleil. Ils veulent revenir, mais ce n’est plus possible.
Leurs places sont occupées.
Il n’y a pas de représentant du personnel. Un jour, un employé tendance gauche, se lève car il se sent appelé à défendre les intérêts des employés. Les autres employés lui disent qu’ils n’ont
pas besoin d’être représentés. Il s’en ouvre alors à Wolfgang, qui voit la vanité de ce souhait, mais qui lui dit:
– Puisque tu veux être représentant du personnel, vas-y. Cela ne me dérange pas.
Le représentant du personnel auto-désigné s’aperçoit bien vite que personne n’a besoin de ses services puisqu’il n’y a rien à réclamer. Il rentre vite dans l’ombre.
Moyenne d’âge du staff: 27 ans. Quand Herr Fried, 60 ans presque sonnant, apparaît, il ressemble à un zombie et quitte quelques mois plus tard. De plus, il s’estime plus cher qu’il ne vaut.
Cela ne fait pas sérieux pour un comptable de ne pas maîtriser les chiffres. Plusieurs années après, c’est Charley, à l'aube de ses 50 ans, qui ne s’adapte pas et part trois mois après. Ces
deux-là faussent grave la moyenne.
Charley est pourtant super intelligent. Il parle et écrit 8 langues ! Il maîtrise la langue française comme très peu de Français eux-mêmes. Géologue de formation, les plateformes pétrolières,
il connaît très bien. Ironie de la vie, il se reconvertit dans les réseaux, où les machines sont reliées entre elles. Mais lui, malgré la chance que les jeunes lui donnent, n’arrive pas à se
connecter aux autres. Il est comme un cheveu sur la soupe. Tout le monde est mal à l’aise. Lui, les autres. Il fait ses adieux. C’est le seul emploi qui lui est offert dans le domaine de sa
reconversion. Trop dommage. On aurait voulu croire qu'il serait le champion en matière d'adaptation. Mais non. Tant pis.
Il fait bon d’être une fille à SOFT-RESEARCH: En effet, un Noël, elles reçoivent une vraie étoile en cadeau. Pour chaque fille, une belle étoile du firmament. Avec un certificat authentique
délivré par le Planétarium.
Un autre Noël, tous les employés de Munich, sans exception, ont droit à un sac de jetons d’une valeur de 100 DM. Ils montent dans un car. Et hop ! en route vers le casino de Bad Wiessee.
Boissons et repas offerts par SR. Si les ventres sont remplis au retour sur Munich, on ne peut pas en dire autant des sacs de jetons.
Chaque année, rassemblement général de tous les employés dans une des sept filiales, Munich comptant comme telle, afin que tous apprennent à se connaître autrement que par leurs noms et par
téléphone. Cette tradition plaît beaucoup: c’est l’occasion de faire une belle excursion, de bien manger et de dormir dans un chouette hôtel. Les repas se font, soit dans la filiale, soit
dans un autre endroit. C’est toujours la surprise totale, Wolfgang décidant presque à la dernière minute. Il prend tout en charge. Chaque année, une filiale est mise à l’honneur.
Wolfgang et Frank roulent en Porsche, cette magnifique voiture qui ronronne tellement bien. Le moteur puissant répond de façon grandiose à chaque coup de pédale. Sur les autoroutes
d’Allemagne, il n’y a rien de plus sensationnel que de voir comment tous les véhicules de la file de gauche se rangent dès qu’une Porsche se profile à l'horizon.
Dans la maison mère de Munich, chacun des employés a une clé de la porte d’entrée. Les gens rentrent et sortent quand ils veulent. Parfois, les matinaux arrivent à 6 h du matin. D'autres
restent très tard. On en croise toujours un ou plusieurs au milieu de la nuit. C'est comme une gare qui ne ferme jamais.
Wolfgang offre de l'emploi à des étrangers (de Turquie, du Vietnam, d'Afrique Noire, etc.), à des handicapés moteurs (fauteuil roulant). Il fait de même pour des personnes un peu perdus dans
la société. Le travail les revalorise. Ils ont de nouveau des repères, des bulletins de salaire et des gens qui les entourent.
La condition à remplir pour pouvoir travailler à SOFT-RESEARCH: pas de vacances en fin d’année, vu que c’est la période des
updates.
Les machines tournent jour et nuit. C’est le stress total. Les clients doivent recevoir leurs updates en temps et en heure. Les bulletins de salaire, c'est une affaire sérieuse. Il faut
livrer à temps tous les services comptables clients qui s'occupent de payer le personnel dont ils ont la responsabilité. Markus amène donc son matelas et son chien. Il dort sur le lieu de
travail afin de mieux surveiller les machines qui copient les CDs des updates.
Puis, arrive le jour où la société SOFT-RESEARCH est vendue. Après vingt ans de bons et loyaux services dédié à une firme partie de zéro, Wolfgang veut changer d’air. Il veut changer de vie.
Il veut changer de pays. Il ne parle pratiquement pas l’anglais. Il aime le challenge. Il décide de partir aux USA.
Les photos sont encore dans les cartons. Elles en sortiront d'ici trois ans !