Lundi 30 mars 2009
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Ali a passé la majeure partie de sa vie d'adulte en Allemagne, alors qu'il aimait seulement la France. D'une stature immense (deux mètres), il marchait raide comme un piquet. C'était un solitaire.
Il aimait s'asseoir dans les parcs, sur un banc. Il n'était pas riche, mais généreux.
Un accident de travail l'avait pratiquement privé d'un poumon. Ça ne l'empêchait pas de fumer comme une cheminée. Il fumait trop. Il aimait quand je lui faisais du mafé, un plat bien de chez lui, à
base de pâte d'arachide et de tomates. Il aimait le riz. Il en mettait une montagne dans son assiette. Il ne fallait pas oublier la sauce. Très importante pour lui, la sauce. Quand il m'invitait au
restaurant, il ne mangeait jamais lui-même. Il me racontait les choses de la vie pendant que je dégustais. Alors que l'argent était rare, il n'hésitait pas à me dire, quand un plat ne me plaisait
pas au restaurant:

"Commande autre chose, j'ai un
billet de 100 DM (environ 50 EUR) sur moi." Il faisait peur aux gens. Pas mal d'Africains le prenaient pour un fou. Mais c'était tout simplement un original.
Soit au téléphone, soit quand il venait me voir, il me provoquait parfois avec des affirmations qui me faisaient bondir. Je devenais des fois complètement énervée. Et après, il venait me dire qu'il
aimait bien parler avec moi, car les autres femmes lui disaient toujours "oui oui"! Un jour, il m'écrivit une petite lettre qu'il signa "Ton petit frère Ali" alors qu'il me dépassait d'une
bonne tête.
Ali perdu dans l'épaisse jungle vietnamienne
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J'aimais sa compagnie. J'aimais son grand coeur. Un jour, j'étais à une fête. Je dansais avec mon copain, qui ne plaisait pas du tout à Ali. Ce dernier était venu à la soirée avec un de ses
copains qui était amoureux de moi. Tout d'un coup, Ali, avec sa grande taille, vient s'intercaler entre mon partenaire et moi. Il esquisse quelques pas de danse avec moi, lui qui ne danse
jamais. Eh oui, il y a des Noirs qui n'ont aucun feeling pour la danse et la musique. Il dégage ainsi mon étudiant danseur et ensuite, il tire vers moi son copain-amoureux-de-moi "Maintenant,
tu danses avec lui". C'était la seule fois où j'ai vu Ali danser et être aussi autoritaire.
Il voulait me montrer son Sénégal, me présenter à sa maman, m'emmener à Kaolack d'où sa famille venait et où son grand-frère avait un business. Il voulait me faire visiter Dakar. Sur un seul
mot de moi, il aurait fait venir l'avion présidentiel qui nous aurait amené là-bas.
Mais il est parti trop tôt.
Il se faisait faire un check-up à l'hôpital. Pour cela, il y était resté une semaine entière. Les résultats étaient très satisfaisants. Sa copine lui avait rendu visite le vendredi soir. "Ce
n'est plus la peine de revenir me voir. Le docteur dit que je peux sortir lundi".
Il est parti le vendredi dans la nuit. Vu sa disparition ultra rapide, ils ont pensé à un meurtre par empoisonnement. Il fallut l'autopsier. Ils ne trouvèrent rien de probant. Ils conclurent:
Arrêt cardiaque. Ce n'est qu'après 10 jours qu'Ali pu être enfin enterré. Ce délai est bien long quand on sait qu'Ali était de confession musulmane. Il repose maintenant dans un beau cimetière
en Allemagne, pays qu'il n'aimait pas beaucoup.
C'est par un copain
africain qui connaît mon amitié avec Ali que j'entends la nouvelle: "Tu sais qu'Ali est mort?" Non, je ne le sais pas. Je n'ai pas le téléphone de son domicile. Ne sachant pas où joindre sa
compagne, j'appelle le consulat de France (Ali était de nationalité française.) qui me confirme la triste nouvelle. Je leur laisse mon numéro.
Le lendemain, Elsa m'appelle. En apprenant que je peux lui donner des détails sur Ali, elle pousse un énorme soupir de soulagement. Elle ignore tout de la vie d'Ali. Il ne lui avait rien
raconté alors qu'ils avaient vécu près de 3 ans ensemble et qu'ils avaient eu des relations amicales pendant 3 ans auparavant. Les autorités veulent l'enterrer dans la fosse commune, ce qu'Elsa
ne veut absolument pas.
Mon apparition fait dévier le cours des choses. Ali ne sera pas enterré en anonyme, lui dont la grande silhouette était si familière à Schwabing, le quartier de Munich où il se sentait bien.
On lui avait attribué un petit appartement dans la banlieue nord de Munich, mais Schwabing l'appelait. Il se mettait alors dans le bus et, tous les jours, allait répondre à l'appel. Son
appartement, il s'en servait juste pour y mettre ses affaires. La plupart du temps il était dehors, dans le Jardin anglais ou assis sur un banc dans le vieux cimetière Alter Nordfriedhof, à deux pas de la maison de la Schellingstr. 82, où nous avions une chambre, lui et moi, et où nous
avions fait connaissance plusieurs années avant.
J'étais allée une seule fois dans son deux-pièces. 'Où est ton balai? Je vais t'aider à nettoyer ton appartement.'Ce n'est pas la peine. Je viens ici juste pour dormir et me reposer' Je
voulais aussi lui ranger son chez lui, pour qu'il ait plus de place, il y régnait un tel chaos. 'Non, assieds-toi. Je vais te faire à manger.' J'avais repéré un coin de sofa moins occupé. 'NON,
PAS LA !' qu'il crie. J'avais failli m'asseoir sur son Coran sacré.
Ali m'avait consacré une journée... Il s'était fait beau pour me faire honneur.
Il vivait chez sa compagne mais gardait toujours son appartement pour au cas où. Il était au courant des difficultés qu'avaient ses frères du continent pour trouver un toit sur la tête.
Il prêtait volontiers. Au moment de son décès, trois de ses compatriotes logeaient chez lui.
Pour l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure, il n'y avait personne du Sénégal. Nous étions sept en tout: Elsa et ses deux soeurs, son ami du Cameroun en compagnie d'un copain africain,
mon copain (qui a pris la photo) et moi-même.
Königsplatz
Il disait qu'il descendait d'un roi. Alors quoi de plus normal que d'être ici?
… masquer la fin